Russes d’Estonie: le poids de l’Histoire

Publié le par Stephandero

Depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, l’intégration de la minorité a été un élément important dans la politique sociale de l’Estonie.  Les relations entre la majorité estonienne et la minorité russe tournent autour de deux thèmes: l’histoire et la langue.  Le processus d’intégration, qui se concentre sur la citoyenneté et la langue, a été relativement difficile et est encore aggravé par des interprétations de l’histoire contemporaine très différentes les unes des autres.  Par conséquent, les relations entre les deux pays ont subi plusieurs revers, dont le plus important fut constitué par les émeutes d’avril 2007, qui ont clairement montré que le processus d’intégration reste encore incomplet.

Avant la Seconde Guerre mondiale, l’Estonie était un pays assez homogène – 8% de la population était d’origine russe et 88% d’origine estonienne – ; aujourd’hui la population russe constitue 26% de la population totale de l’Estonie.  Ceci est le résultat de l’émigration estonienne en temps de guerre vers l’Ouest (Suède, Canada, Etats-Unis, Australie), les déportations en Sibérie effectuées sous le régime de Staline et les politiques mises en œuvre par le gouvernement soviétique, qui ont tour à tour favorisé l’immigration massive de travailleurs venus d’autres pays du bloc soviétique – principalement de la Russie et de l’Ukraine –.

Afin de comprendre les différences dans les interprétations de l’histoire, il faut d’abord revenir sur l’occupation soviétique de l’Estonie. En Juin 1940, l’Union soviétique a mis fin à l’indépendance de l’Estonie en intégrant le pays.  Avec la marche de l’armée allemande sur l’URSS, l’Estonie a été occupée par l’Allemagne nazie l’année suivante; en 1944 l’URSS a de nouveau occupé l’Estonie et y est resté jusqu’en 1991. L’occupation soviétique comprenait des régimes économiques et politiques forcés, les déportations de masse de 1941 et 1949, les exécutions et les répressions, la russification de la culture estonienne, la destruction naturelle de ce qui constitue aujourd’hui la région industrielle de l’Estonie et également un changement conséquent de la démographie estonienne. Par conséquent, l’occupation reste une période douloureuse, contradictoire, un peu absurde et dépressive dans la mémoire des Estoniens.  La vision russe est relativement différente.  De leur point de vue, l’URSS a «libéré» les Estoniens des nazis et de fait, ces derniers devraient lui en être reconnaissants.  Le problème se pose lorsqu’il s’agit de reconnaître que cette « libération » a eu pour conséquence de remplacer une occupation par une autre, et dont le prix a été payé par les Estoniens.  Cette différence contrastée dans la mémoire collective des Estoniens et des Russes continuent d’affecter les relations qu’ils entretiennent encore aujourd’hui.  Les événements de 2007 constituent un exemple frappant de cette mésentente, lorsque le gouvernement estonien a décidé de délocaliser un monument soviétique de Seconde Guerre mondiale du centre-ville de Tallinn à un cimetière militaire.  Au fils du temps, le monument était devenu un symbole de l’occupation soviétique pour les Estoniens, et un symbole de la libération pour les Russes.  Ce déménagement a entraîné des troubles civils qui ont duré deux jours et une crise diplomatique, qui s’est intensifié lorsqu’une organisation de jeunesse du Kremlin appelée Nashi (les Nôtres) a attaqué l’Ambassadeur d’Estonie en poste à Moscou.  Néanmoins, le monument a été déplacé dans le respect et se trouve aujourd’hui dans le cimetière militaire des Forces de Défense de l’Estonie à Tallinn.  Cette différence de mémoire provoque également une controverse annuelle, lors de la Célébration de la fin de la Seconde Guerre mondiale à Moscou, où se retrouvent la plupart des dirigeants du monde.  La question pour les Estoniens est de savoir si leur Président devrait participer à un événement qui célèbre, en autre, l’occupation de leur pays.  En 2010, les festivités ont été suivies par le Président estonien Toomas Hendrik Ilves, ce qui constitue pour certains un petit pas vers la réconciliation.

En plus des divisions sur l’interprétation de l’Histoire, les Estoniens et les Russes sont divisés sur la question de la langue et de la citoyenneté.  Pendant l’occupation soviétique, le russe était la langue officielle et les immigrants industriels, qui vivaient pour la plupart à Tallinn et dans la province de l’est de l’Estonie, ont formé leurs propres communautés, où la langue estonienne n’était pas nécessaire.  Comme il n’y avait pas d’efforts d’intégration à l’époque soviétique, cette langue était peu connue parmi la minorité russe.  Après avoir recouvré l’indépendance, elle est pourtant devenue la seule langue officielle du pays.  Quant à la citoyenneté estonienne, elle a été donnée seulement à la population immigrante d’avant 1939.  La conséquence de cette décision est qu’une partie relativement nombreuse de la population estonienne est de citoyenneté étrangère ou indéfinie.  Afin d’acquérir la citoyenneté estonienne, il faut pouvoir s’exprimer en estonien, connaître la Constitution estonienne, percevoir des revenus légaux et avoir vécu en Estonie pendant au moins cinq ans de façon permanente.  Le problème de la minorité russe est le test de langue, qui est considéré comme trop dur et empêche ainsi les Russes d’acquérir la citoyenneté par la naturalisation. Considérant que la minorité russophone a vécu en Estonie depuis l’occupation soviétique, l’opinion courante est de penser qu’acquérir une connaissance de la langue estonienne ne devrait pas poser de problème. Ne pas connaitre l’estonien et s’en plaindre est ainsi considéré comme le résultat d’un mauvais état d’esprit: quelqu’un qui vit en Estonie depuis plusieurs décennies et ne sait toujours pas parler la langue donne l’impression de ne pas vouloir se fondre dans la société estonienne et de fait, ne mérite pas de recevoir la citoyenneté. Il est vrai qu’une citoyenneté commune n’est pas toujours le gage d’une intégration réussie, mais respecter la culture et connaître la langue du pays que l’on habite apparaît cependant pour beaucoup comme une étape nécessaire de cette intégration.

integratsioonNéanmoins, le tableau n’est pas si sombre si l’on considère les différentes générations de la minorité russophone.  Considérant que la précédente a souvent des problèmes avec la langue estonienne, la jeune génération est beaucoup plus ouverte quand il s’agit d’apprendre la langue ou de donner une lecture plus nuancée de l’occupation soviétique.  De plus en plus, les familles russes mettent leurs enfants dans une école estonienne, car ils pensent que la connaissance de la langue constitue un avantage dans la société estonienne.  Outre les écoles, les camps d’été d’intégration pour les enfants favorisent également un apprentissage bilingue, qui à terme constitue un atout sur le marché du travail.  La conscription au sein des Forces de Défense de l’Estonie est également considérée comme un outil d’intégration influent, où les jeunes hommes russophones sont en mesure d’apprendre l’estonien et de comprendre la perspective estonienne.  Une réconciliation sur la lecture de l’Histoire est aussi en chemin mais c’est un processus beaucoup plus long que le « simple » apprentissage d’une langue.

A la lumière de ces éléments, on ne peut pas affirmer que l’intégration entre Estoniens et Russes est complète, si une telle chose peut être dite au sujet de l’intégration.  Les divergences sur la lecture de l’Histoire récente et les différentes mémoires qui en découlent – épisode douloureux pour les Estoniens, libération pour les Russes – reste un obstacle majeure à la réconciliation, qui constitue une condition préalable à une intégration efficace. Puisque la réconciliation s’appuie sur des expériences différentes, qui ont été consolidées par un passé controversé, il ne s’agit plus maintenant que de « donner du temps au temps. »  L’expérience américaine l’a montré, il faut plusieurs générations pour intégrer des personnes de cultures différentes. Le même schéma s’applique à l’Estonie.  Il est nécessaire de dépasser cette idée naïve selon laquelle savoir 1500 mots d’estonien et avoir la citoyenneté sont des éléments suffisants pour permettre l’intégration des populations concernées.  Les différences sur la perception de l’Etat, de l’institution que constitue le travail et la compréhension des lois sont encore très grandes entre les Estoniens et les minorités étrangères.  Il ne suffit par à la population russe de simplement accepter l’existence de la lecture estonienne de l’Histoire, il faut également la comprendre et la respecter.  Il en va de même pour les Estoniens. (source: foedus-pacificum.fr)

Publié dans culture

Commenter cet article

marianne 21/07/2010 15:47



C'est un sujet très sensible en Estonie , d'après ce que j'ai pu déjà en lire .


Mais il n'y a pas de miracle , comme le dit l'article , les processus d'intégration peuvent être très longs ! Il  faut "donner du temps au temps" pour que s'installent
respect mutuel et tolérance de part et d'autre .


"La règle d'or de la conduite est la tolérance mutuelle,car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu'une partie de la vérité et sous
des angles différents ." Gandhi