Tallinn veut convertir ses russophones

Publié le par Stephandero

Pour Ljudmila (à droite) et son amie Raïssa, le soldat de bronze, transféré au cimetière militaire en banlieue sud de Tallinn demeure le symbole identitaire de la communauté russophone d’Estonie.

«On vient ici, quand on peut, commémorer la pobeda (la victoire) et fleurir notre Aljosha.» Dans le petit matin froid au cimetière militaire de Juhkentali, en banlieue sud de Tallinn, Ljudmila et son amie Raïssa discutent en russe sur un banc face à «leur soldat de bronze». Pour ces deux babouchkas russophones d’Estonie, le temps semble s’être arrêté à cette époque héroïque. Celle de la «Guerre patriotique», le nom que les Russes donnent à la Deuxième Guerre mondiale.

Elles ne reconnaissent plus leur Estonie, celle des années soviétiques. C’est cette histoire longue de près de cinquante ans que des vitrines de tickets de rationnement, d’affiches à la gloire de Staline et de passeports CCCP racontent aux touristes et aux jeunes Estoniens au Musée de l’occupation, ouvert en 2003. Ce musée, construit grâce au mécénat privé d’Olga Kistler, une Américano-Estonienne mariée à un Suisse, met en scène la continuité tragique du pays au XXe siècle, mettant sur un même plan période nazie et communiste. «Par souci d’intégration, on ne parle pas d’occupation russe ici, mais d’occupation soviétique», explique Heiki Ahonen, son directeur, regrettant que la Russie de Poutine n’ait pas fait un pareil travail de mémoire et «semble repartir en arrière».

Le Parti communiste comptait alors 100000 adhérents, soit un Estonien sur dix. En 1990, il avait quasi disparu. Près de la moitié de la population était d’origine russe en Estonie et beaucoup étaient des militaires. Trois ans plus tard, le 1,3 million d’Estoniens se libéraient en chantant et en se donnant la main (lire ci-dessous). Le plus nordique des pays Baltes échappait sans violence aux griffes d’un ours soviétique endormi par la perestroïka de Gorbatchev. C’était en 1991.


«Le chant exprime le vivre ensemble en Estonie»

Depuis, la maîtrise de la langue estonienne, plus proche du finnois que du russe, est devenue une condition de la nationalité. «Car pour les Estoniens, la langue et le chant expriment le vivre ensemble», relève le professeur Rein Veidemann, de l’Université de Tallinn. Aujourd’hui, il ne reste que 8% de purs russophones, ne parlant pas estonien. Ils sont apatrides, un passeport gris en poche, sans droit de vote ni obligation militaire. «Le miracle, c’est qu’en 1989, quand les comités de citoyens ont recensé les Estoniens dans la perspective d’une indépendance, ils ont offert aux non-nationaux de se porter candidats à la nationalité; 60000 ont eu ce courage alors que cela aurait pu leur valoir un aller simple en Sibérie», se félicite Tunne Kelam, eurodéputé du parti nationaliste Pro Patria.

Avant d’être déplacé par le gouvernement Ansip en 2007, le soldat inconnu de l’Armée rouge, tête basse et casque sous le bras, était le seul monument sovié­tique en cœur de ville, place Tönismägi. «Ce monument aurait dû être transféré plus tôt. Passer devant me faisait mal», témoigne Maaya Mänd, née en Sibérie de parents déportés dans les années 50. Cette institutrice a vécu la russification des années 70 imposant l’enseignement de la langue de Pouchkine dès la maternelle. Aujourd’hui, le gouvernement impose que même dans les écoles russes, soutenues par la «politique des compatriotes» du Kremlin, une partie des cours soient donnés en estonien.


«L’enseignement en russe est menacé»

«Cette statue créait des tensions. Elle donnait lieu à des parades militaires avec drapeaux rouges et à des rassemblements nationalistes inspirés par l’ambassade de Russie», accuse Tunne Kelam, un des fondateurs du premier parti non communiste d’URSS. «Stupide!» rétorque Maksim Reva, un russophone de 34ans, qui a créé «Notchoï dozor» (la veille de nuit) pour protéger le monument «du vandalisme des nationalistes estoniens» et «empêcher son déplacement».

Pour cet admirateur de Poutine – «Qui a sauvé la Russie» – le déplacement du soldat de bronze procède «d’un génocide culturel». Exagéré. «L’enseignement en russe est menacé» et les russophones sont «plus touchés par la crise que les autres», argumente-t-il. «Faux», explique le professeur Veidemann, qui relève que «les régions les plus touchées par le chômage induit par la crise économique en Finlande, le voisin et principal partenaire de la Baltique, sont celles où les russophones sont les moins nombreux».

Cet opposant au déplacement de la statue reconnaît «que les russophones vivent un peu à l’écart, entre eux, et sont influencés par les télés russes qui ont exploité à fond l’affaire du soldat». Mais ce professeur note que «depuis cinq ans, les choses changent: les jeunes russophones ont appris l’estonien. Le problème, c’est que les jeunes de langue estonienne ne parlent plus russe. Comment échangeront-ils demain? En estonien ou en anglais?» s’interroge-t-il.

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