"Patriotisme local" à Narva

Publié le par Stephandero

Narva se trouve en Estonie. Du moins, d'un point de vue géographique. Tout le reste, ou presque, paraît russe. La population, à 95 %. Les voitures, les journaux, les cigarettes, les chaînes regardées à la télévision. On est dans l'Union européenne, mais on n'y est plus vraiment. Drôle de zone grise, au nord-est du pays.
  

De l'autre côté du fleuve se trouve la ville russe d'Ivangorod et sa forteresse. Saint-Pétersbourg est à 220 km. Les habitants de Narva - environ 66 000 personnes - ont l'habitude de traverser le pont pour s'y rendre. Ils sont mus par l'intérêt économique : là-bas, les produits élémentaires sont bien moins chers.

Ici, chaque sou compte. Détruite à 90 % pendant la seconde guerre mondiale, Narva est une zone industrielle sinistrée. Autrefois, la grande usine locale employait 13 000 salariés ; seuls 1 200 continuent de pointer. En un an, avec la crise mondiale, le chômage a grimpé de 3 %, à environ 12 %. Et il ne s'agit là que des chiffres officiels.

Guère étonnant, dès lors, qu'une petite affichette collée sur la porte du poste douanier ait suscité la colère générale, cet été. Depuis le 1er juillet, les particuliers ne sont autorisés à rapporter de Russie que deux paquets de cigarettes par jour, indique-t-elle. Et un seul litre d'alcool. Cette mesure, destinée à lutter contre les trafics florissants, ne fait que respecter les normes européennes de contrôle. Un millier de personnes se sont rassemblées le jour même de son entrée en vigueur pour protester. A leur tête, un vieux briscard de Narva, Youri Michine.

Ancien cadre du Parti communiste, il dirige l'Union des citoyens russes. C'est lui qui, au début des années 1990, avait poussé ses compatriotes à réclamer la nationalité russe et à signer une pétition pour instaurer des quotas ethniques dans les institutions de l'Estonie. Trois fois candidat à la Douma (Parlement russe), il affirme pourtant que l'Estonie est sa patrie. "Avec la crise, on se rend compte que la Russie ne nous aidera pas, maintenant qu'on est dans l'UE", soupire-t-il.


Ni tout à fait estonien ni tout à fait russe : ce sentiment curieux de flottement, ou d'abandon, est largement partagé. Le maire de Narva, Tarmo Tammisti, 47 ans, n'est guère étonné. "Nous avons fait une enquête pour connaître le sentiment d'appartenance des habitants. En majorité, ils se disent "de Narva". C'est un patriotisme local." Selon le maire, une différence existe entre les générations. "Les jeunes et les gens d'âge moyen sentent bien qu'ils vivent dans l'UE. Seuls les retraités sont irrécupérables, inconsolables. Cela dit, s'ils ont besoin de quelque chose, ils s'appuieront sur les lois européennes..."

Un des obstacles à une meilleure intégration des habitants de Narva est leur difficulté à obtenir la nationalité estonienne. Pour l'ethnosociologue Raïvo Vetik, à Tallinn, les conditions strictes imposées aux Russes de souche - en particulier la connaissance de la langue - ont été contre-productives. "La citoyenneté devrait être un outil, pas une récompense. De fait, on punit les habitants de Narva qui ne peuvent pratiquer la langue estonienne."

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