La guerre des mémoires en Estonie (part 1)

Publié le par Stephandero

En pénétrant dans le Musée de l'occupation à Tallinn, la première chose que l'on découvre, c'est un alignement de vieilles valises cabossées, mal fermées, au cuir lacéré. Au fond de la salle sont dressées des vitrines, qui racontent l'histoire de l'Estonie entre 1940 et 1991 - la "guerre de cinquante ans", comme on dit parfois ici - au travers d'objets ordinaires : assiettes, téléphones à cadran, paquets de cigarettes, bouteilles d'alcool, billets de banque, uniformes militaires, documents administratifs. Les visiteurs peuvent photographier des portes de prison, des plaques de bâtiments officiels d'époque et des bustes de Lénine. Ils se retrouvent aussi nez à nez avec deux locomotives jumelles. L'une porte l'étoile rouge, l'autre la croix gammée. Première stupeur.

La deuxième arrive. Il faut lire les panneaux d'explication. On y découvre des faits, mais aussi beaucoup de commentaires. "Pour l'Estonie, ce fut un demi-siècle divisé et schizophrène dans tous les aspects de notre existence.""Du point de vue du nombre de vies perdues et de l'intensité de l'oppression dont le peuple a souffert, l'occupation allemande n'a pas été aussi dure, en réalité, que l'occupation soviétique qui a précédé et celle qui a suivi." Ou encore cette phrase, factuellement exacte mais insupportable pour un Russe :

L'histoire, en Estonie, n'est pas une simple matière scolaire ou un objet de colloque pour chercheurs aux bonnes manières. C'est un combat. Une reconquête, un affranchissement, lié de façon étroite à la nouvelle indépendance, acquise en 1991. Nouvelle, car l'Estonie avait déjà existé en tant que tel, entre 1918 et 1939, avant que le pays ne devienne la victime du pacte de non-agression signé entre l'Union soviétique et l'Allemagne nazie. En juin 1940, les troupes soviétiques occupent le pays, incorporé sous peu dans l'URSS. Près de 8 000 "ennemis du peuple" sont arrêtés. Près de 30 000 hommes sont enrôlés de force dans les rangs de l'Armée rouge.

A l'été 1941, les Allemands envahissent à leur tour l'Estonie. C'est difficile à admettre, vu de l'ouest du continent européen, mais nombreux sont ceux qui accueillent les nazis favorablement. Près de 40 000 personnes se portent volontaires pour combattre dans la Waffen-SS. Ils ne sont pas mus par une conviction idéologique, mais par l'idée de porter un coup décisif à l'oppresseur soviétique. On trouve donc des Estoniens dans chaque camp totalitaire, de gré ou de force.

"Le passé nazi, c'est quatre ans. Le passé communiste, c'est cinquante ans, rappelle Marek Tamm, jeune et brillant historien. Pendant des siècles, l'ennemi historique a été l'Allemagne. L'identité estonienne s'est construite contre elle. Mais, en une année d'occupation soviétique, en 1940, l'ennemi a été remplacé. Du coup, l'arrivée des nazis a été souvent vécue comme une libération. Ce régime avait des ennemis très ciblés, les juifs. Contrairement aux communistes, ils ne voulaient pas tuer toutes les élites estoniennes."

Après la guerre, la répression soviétique est terrible. En quelques jours, en mars 1949, plus de 20 000 Estoniens sont déportés en Sibérie. 3 000 meurent en route. L'arrivée massive de travailleurs d'URSS, vrais "Homo sovieticus" croyant aux vertus du prolétariat international, modifie la composition ethnique du pays. En 1945, plus de 90 % de la population était estonienne ; ce pourcentage va tomber à 62 % au cours des décennies suivantes.

Cette histoire tourmentée inspire au peuple un sentiment de menace permanente et l'incite à définir son identité en opposition à d'autres. Aujourd'hui, près de 30 % de la population (1,35 million d'habitants) est dite de langue russe. Selon le gouvernement, le nombre de personnes sans nationalité a heureusement chuté de 32 % en 1992 à 8,2 %, signe d'une intégration progressive, au moins d'un point de vue administratif. Ce groupe dispose d'un statut à part, égal à un permis de résidence, qui leur permet de voyager librement dans l'Union européenne comme en Russie.

Deux populations, estonienne et russe, vivent donc côte à côte, pacifiquement, malgré quelques poussées de fièvre. Le visiteur étranger ne sent ni tension ni animosité. "Mais on peut parler de mondes parallèles, souligne Raivo Vetik, professeur d'ethnosociologie à l'université de Tallinn. Le premier facteur est géographique : les Russes se concentrent dans certains quartiers de la capitale et dans le nord-est, autour de la ville de Narva. Ensuite, il y a le facteur éducatif : chacun fréquente ses écoles. Sur le marché de l'emploi, de nombreuses sociétés n'embauchent qu'au sein d'une seule communauté. Nos enquêtes montrent que les interactions sont faibles. Par exemple, on compte seulement 3 % à 4 % de mariages mixtes."

Ces deux communautés n'ont même pas un passé en partage. Chacun sa vision, ses dogmes, ses légendes. Pour les Russes, l'arrivée de l'Armée rouge en 1944 a été une "libération" ; pour les Estoniens, une nouvelle "occupation illégale". La transformation de l'histoire en récit d'une lutte héroïque pour l'indépendance à travers les âges conduit à arracher les pages sombres, à gommer les aspérités et les ambiguïtés. L'histoire devient un outil pour cimenter la nation, pour se compter. Même l'art est revisité à cette aune. "On a inauguré il y a quelques mois une exposition de tableaux des années 1970 et 1980, raconte la ministre de la culture, Laïne Janes. On y a découvert que les artistes se servaient de l'histoire de façon détournée. Par exemple, ils utilisaient les couleurs du pays, sans dessiner de drapeau."

Les vétérans qui ont combattu aux côtés des nazis se surnomment "combattants de la liberté". Après l'indépendance, en 1991, ils sont sortis de l'ombre et ont commencé à revendiquer leur place dans l'histoire nationale. En 2002, ils ont érigé un monument dans la commune de Parnü, représentant un soldat estonien en uniforme de la Waffen-SS, dédié à tous ceux tombés "pour la liberté" pendant la guerre. Face au tollé international, il a été retiré... avant de réapparaître dans la ville de Lihula, le 20 août 2004, devant 2 000 personnes. Les télévisions russes, présentes ce jour-là, ont fait assaut de commentaires outragés pour dénoncer le retour du fascisme en Estonie.

Malgré le retrait immédiat de ce nouvel affront de pierre à Lihula, la guerre mémorielle était déclarée. D'autres monuments, dédiés aux combattants de l'Armée rouge, étaient vandalisés, jusqu'au pic de la crise. Le 26 avril 2007, conformément à une promesse électorale faite quelques semaines plus tôt, le gouvernement d'Andrus Ansip passait à l'action pour déplacer du centre de Tallinn le monument commémorant la fin de la seconde guerre mondiale. Située sur la place Tonismagi, où les vétérans de l'Armée rouge avaient pris l'habitude de venir se recueillir chaque 9 mai, cette statue de bronze d'un soldat soviétique, inaugurée en 1947, devait être transportée vers un cimetière militaire.

Mais ce transfert a donné lieu à des scènes d'émeute inédites dans les rues de la paisible Tallinn, relayées avec gourmandise par les chaînes russes. En première ligne sont apparus les militants de Notchnoï Dozor ("ronde de nuit"). Créé un an plus tôt pour surveiller les abords de la statue, qu'elle estimait menacée par des nationalistes estoniens, cette organisation rassemble une poignée de jeunes Russes hostiles à toute politique d'estonisation du pays. Selon eux, la communauté russe serait systématiquement humiliée. Cet état d'esprit est résumé avec humour par le professeur de droit international Evhen Tsyboulenko, Ukrainien vivant dans le pays depuis 2003 : "Un alcoolique estonien ne se cherche pas d'excuse. Un alcoolique russe a toujours une bonne raison de boire : on le discrimine !"

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