Estonie, pays du grand silence

Publié le par Stephandero

Ci-dessous un article écrit il y a quelques jours par le reporter François Hauter:

"Ici, les gens sont taiseux, le vent est glacial et le souvenir de Staline, tenace."

tallinn6Ann est la plus grande comédienne de théâtre de son pays. L'on me prévient: elle va me révéler des choses importantes sur l'Estonie. Nous partageons une bouteille de vin dans un café à la mode de Tallinn. Mais Ann est muette. Elle répond à mes questions par des sourires discrets. Son silence m'émeut. Tina, l'une de ses amies, un peu plus diserte, me souffle : «Vos questions la touchent beaucoup.» Nous sortons de ce café, emmitouflés. Ann me désigne une tour médiévale proche, et un sombre logement à son pied. «C'était la maison du bourreau», dit-elle. J'ai l'intuition qu'ici les mots sont des outils dangereux, aussi maléfiques que le fut l'épée de ce bourreau.

L'Estonie, il y a deux décennies seulement, n'était même pas une république satellite de l'ex-URSS, comme l'Allemagne de l'Est. Mais une province secrète, largement interdite aux étrangers. Les sous-marins nucléaires de l'Armée Rouge se cachaient dans ses îles de la Baltique. Elle était intégrée à l'URSS, comme le Kazakhstan ou l'Ukraine. Arrivant de Stockholm, je m'attends à trouver une arrière-cour des campagnes russes, sur fond d'usines polluantes. Eh bien, non ! L'Estonie sera d'ici peu la Suisse du Grand Nord. Je suis ébahi pas le niveau de développement atteint par Tallin, en vingt courtes années. Le 1,3 million d'habitants de ce pays grand comme les Pays-Bas sont branchés à l'Internet. C'est ici que l'on a inventé Skype, le téléphone du XXIe siècle. «L'e-stonie», comme on la surnomme - l'internet fait ici partie des droits de l'homme ! -, a rejoint l'Union européenne il y a cinq ans à peine. «Nous avons réussi à sortir en un temps record de la cave où nous enfermait l'URSS. C'est parce que, depuis 1958, nous avions un accès direct à la télé finlandaise. Les Soviétiques ne pouvaient pas brouiller ces émissions. Nous étions mentalement préparés à vivre dans une société différente !», explique Marju Lauristin, professeur de sciences politiques à l'université de Tartu, seconde ville du pays. Elle me fait rire, cette femme, lorsqu'elle me raconte comment deux de ses étudiants, «qui n'avaient même pas 30 ans», l'un nommé ministre de la Défense, l'autre aux Affaires étrangères, l'ont «appelée au secours» pour qu'elle vienne prendre le portefeuille des Affaires sociales en 1992 !

Dans ce pays du vent et de l'errance, j'ai l'âme capturée. La vérité de l'endroit, c'est l'austérité glaciale de la longue parenthèse de l'hiver. L'Estonie, c'est l'Europe de l'écureuil, pas celle du lièvre. Ici, l'on pourrait vivre dans les arbres et passer de l'un à l'autre sans jamais avoir à fouler le sol, comme Le Baron perché d'Italo Calvino, tant les forêts sont denses. Rien ne se montre. Les maisons en bois, avec leurs toits de chaume, se fondent dans le paysage. Elles me rappellent, par leur modestie admirable, celles de la campagne au Japon. La lumière est toujours en basse tension, même par journées ensoleillées. Les toits sont rouges et verts, les façades roses et jaunes, seules touches de gaieté dans un paysage de ténèbres. Les gens sont donc taiseux. S'il faut parler, l'on se cantonne à de rares généralités. Personne ne cherche à meubler les silences. Pas comme les Suédois, surnommés ici les «gobeurs d'œufs», pour leur manque d'énergie. Les hommes d'Estonie sont réfléchis, sérieux, ordonnés comme les arbres de leurs forêts. Les femmes sont élancées, très belles, blondes presque exclusivement, bottées haut. Pas du tout attirantes, tant elles semblent disciplinées et irréprochables. On cherche en vain un peu de fantaisie derrière ce vide. L'on se demande comment font leurs hommes pour les différencier. À la radio, on entend : «Elle avait un petit biki, biki, bikini !», avec une orchestration russe.

 

Robin des Bois local

 

Les trois pays Baltes, comme les avait baptisés Staline (l'Estonie au Nord, la Lettonie au milieu et la Lituanie sur la frontière polonaise) ont en commun un lien très païen entre l'homme et la nature. J'en ai eu l'intuition en lisant un article dans l'hebdomadaire Baltic News racontant que la police recherchait toujours une sorte de Robin des Bois local, accusé d'un crime, que la population protégeait. Le chef de la police se lamentait : «C'est curieux, c'était la pleine lune et, d'habitude, à la pleine lune, nous recevons beaucoup de dénonciations. Là, rien !» La nature, dans ces régions, joue un rôle central dans la vie des hommes.

J'en mesure le poids écrasant en me dirigeant vers une maison solitaire, au milieu d'un paysage de quatre mille lacs. L'écrivain Jaan Kaplinsky m'a donné rendez-vous chez lui, au cœur du pays, à vingt kilomètres de la dernière route goudronnée. Le vent ensevelit le pays sous de fines congères. À trois heures et demie de l'après-midi, je crois encore avoir un peu de temps, mais déjà le crépuscule s'épaissit. La voiture serpente dans des chemins creux. Lorsque la lune éclaire le paysage, je repère une maison isolée. La maison de l'écrivain est pleine de sévérité. Je n'observe que des objets utiles, des coffres, l'armoire, les lits, les poêles, la table, les outils. Et des livres. J'aperçois un Tolstoï entrouvert, La Loi d'amour et la loi de violence. Pendant que mon hôte s'affaire dans la cuisine, je lis : «Que chacun d'entre nous comprenne bien qu'il n'a pas le droit, ni même la possibilité d'organiser la vie des autres ; qu'il devrait conduire sa vie selon les principes religieux suprêmes qui lui ont été révélés, et que, sitôt qu'il aura agi ainsi, c'en sera fini de l'ordre actuel ; cet ordre qui règne aujourd'hui parmi les nations soi-disant chrétiennes, l'ordre qui a causé tant de souffrances au monde, qui est si peu conforme à la voix de la conscience, et qui rend chaque jour l'humanité plus misérable. Quoi que vous soyez : législateur, juge, propriétaire, ouvrier ou vagabond, méditez et ayez pitié de votre âme. Si embrumé que le pouvoir, l'autorité et la fortune aient rendu votre cerveau, si harassés que vous soyez par la pauvreté et l'humiliation, souvenez-vous que vous possédez et que vous incarnez comme nous tous un esprit divin qui demande aujourd'hui sans équivoque : “Pourquoi vous martyrisez-vous et faites-vous souffrir ceux qui vous approchent ?”»

 

Plus impitoyable que Hitler

 

La souffrance est partout dans ce pays. Jaan parle de son père, polonais, qui a péri dans un camp allemand. De son grand-père, dont les Soviétiques ont confisqué la maison. D'une enfance de pierre. «J'avais besoin d'une maison à moi, dans la campagne», dit-il. Nous parlons de la langue estonienne, qui ressemble un peu au basque. J'apprends que l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie n'ont rien, culturellement, en commun, sinon la tragédie de leurs occupations récentes par les Allemands et les Soviétiques. Nous parlons du temps, «que le capitalisme réduit à une horloge triste, en le résumant ridiculement à de l'argent», confie-t-il. Nous parlons du temps des Allemands, de la collaboration d'Estoniens avec les nazis pour chasser les Soviétiques et exterminer la petite communauté juive du pays. Nous parlons du temps des Soviétiques, de leurs abominations. À Tallin, les antiquaires exposent en vitrine les bustes de Hitler et ceux de Staline côte à côte. Les uniformes de la Wehrmacht et de l'Armée rouge qu'ils vendent sont rangés dans les mêmes penderies. Cela me choque. S'il faut comparer le nazisme et le communisme, je me souviens de ce que disait Aron : «Il reste une différence entre une philosophie dont la logique est monstrueuse, et celle qui se prête à une interprétation monstrueuse.» Mes interlocuteurs dans les pays Baltes, et partout en Europe centrale, sont insensibles à cet argument. Staline, dans leur esprit, fut un tyran aussi cruel et pour eux plus impitoyable même que Hitler. Décidément, nous autres, les Européens, n'avons pas vécu la même histoire. Pour nous rapprocher, et nous unir vraiment un jour, il nous faut la déchiffrer cette autre histoire, nous pencher sur les souffrances et les rancœurs de ceux qui viennent de s'en libérer. Ou plutôt qui ne s'en sont pas encore libérés.


Cela vaut bien une petite dissertation dans la partie "commentaire" :)

Publié dans culture

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Stephandero 22/12/2009 18:59


Et il ose revenir en Estonie, à Narva...il augmente la difficulté sans avoir passé le premier niveau. Je pense que l'on est quelques-uns à l'attendre au tournant


marianne 22/12/2009 18:21


Bonjour Steph,
Moi aussi , cet article m'a fait bondir ! Merci de l'avoir fait connaître par ton blog .
Je n'ai pas pu m'empêcher de mettre un commentaire .
On attend la suite avec impatience...un vrai feuilleton à 3 sous !
Je te souhaite de bonnes fêtes .


Francais en estonie 22/12/2009 09:25


j'avais l'intention de faire qque chose de similaire en reprenant les nombreuses absurdités de l'article mais je t'avoue que hier soir j'étais un peu crevé ;)
Je ne peux qu'être d'accord... seulement après 2e lecture  j'avais relevé la comparaison faite entre le Basque (dont on ignore l'origine) et l'Estonien (lui, on le sait très bien). enfin bref,
ça ne fait qu'ajouter à la médiocrité de ce papier.

Vivement les prochaines aventures!! :)


Stephandero 21/12/2009 22:45








Stephandero 21/12/2009 22:47



Que dire sur cet article ?


Tout d’abord, merci à la personne qui a fait remarquer à Mr Hauter que Tallinn s’écrivait avec deux « n » (il a corrigé depuis…).


C’est sympa de nous présenter cette grande comédienne estonienne prénommée Ann….bah non François donne pas son nom donc elle restera inconnue du public français.


« Ann est muette » - je comprends mieux le titre « au pays du grand silence ». Les questions étaient-elles seulement pertinentes ou c’était du genre « la vie est pas trop
dure ici ? », « que pensez vous des Russes ? »…. Comme vous pouvez le constatez avec « vos questions la touchent beaucoup », l’estonien est tres chaleureux.
C’est une belle façon de dire « vous en avez d’autres des questions à la con ? »


Ensuite, Mr Hauter a le droit à une visite de la vieille ville et notamment la rue Rüütli où se trouve la maison du Bourreau, qui est entre parenthese sympa à visiter. Et là, la rue est sombre,
la peur l’envahit, « j’ai l’intuition qu’ici les mots sont des outils dangereux, aussi maléfiques que le fut l’épée de ce bourreau »…..j’vais commencer à croire qu’il a été payé par le
gouvernement russe pour écrire son article. Heureusement qu’il ne travaille pas à l’office du tourisme.


« je m’attends à trouver une arrière cour des campagnes russes, sur fond d’usines polluantes » - quel joli cliché! Avec des portraits de Staline partout et des Lada aux quatres coins de
rues pendant qu’on y est. C’est pour son papier ou il n’a jamais vu de photos d’Estonie?


J’espere qu’il ne s’est pas esclaffé trop fort lorsque Mrs Lauristin lui a parlé de la situation en 1992. Etant donné la vie que menaient les Estoniens durant cette periode malgre l’independance,
c’est un peu déplacé.


« les gens sont taiseux » - difficile de faire la conversation avec un Français qui connait rien à l’Estonie. « les hommes sont réfléchis, serieux, ordonnés » - en hiver,
c’est peut-etre pas faux mais en été…il faudrait revenir pendant le fete de la biere. « les femmes….pas du tout attirantes… » - il doit être gay ou aveugle, j’vois pas d’autres
explications. Je dirais qu’il faut juste faire attention aux mineurs qui font plus que leur age et qui se prennent pour des mannequins et aux gold-digger que je croise lors de chaque séjour et
qui ne sont pas du tout taiseuses.


« l’Estonien ressemble au basque » - démonstration : voici un extrait de basque : saindu izan bedi zure izena, etor bedi zure
erreinua, egin bedi zure nahia, zeruan bezala lurrean ere. Un peu d’estonien maintenant: Sa oled mind ju sünnitand ja üles kasvatand, Sind tänan mina
alati ja jään sul truuks surmani! Ouais, c’est aussi proche que le chinois avec le russe...


« nous autres…n’avons pas vécu la même histoire » - enfin une phrase sensée. Moi, ce qui me choque, c’est d’entendre dire que les Estoniens se pretent à une interpretation monstrueuse
lorsqu’ils parlent de Staline, cet ange et homme au grand cœur!


Oui, vous avez raison Mr Hauter, avant d’écrire n’importe quoi sur un peuple, il faudrait d’abord se nourrir de son histoire.



Français en Estonie 21/12/2009 19:26


Salut Steph,
en fait, j'aimerais bien avoir ton avis sur cet article ...quand tu auras le temps bien sûr!

Pour moi c'est un condensé assez répugnant de bêtises, de simplifications, de préjugés, d'images et d'interviews exposés complètement hors contexte et retranscrites par une personne qui ne connait
absolument rien de l'Histoire et de l'économie de ce pays et n'a même pas fait l'effort de s'y intéresser - même s'il y a bien sûr dans certains passages quelques vérités...

Déjà, grosse bourde ici: http://www.lefigaro.fr/international/2009/12/19/01003-20091219ARTFIG00205-mon-voyage-dans-la-nouvelle-europe-.php
"d'autres catholiques et non slaves (Hongrie, Lituanie, Lettonie et Estonie)"
Je ne sais pas depuis quand l'Estonie est catholique mais cela démontre bien sa méconnaissance totale du pays.

Sinon, l'Estonie, une province secrète durant l'URSS?? Je crois qu'il n'a pas bien compris ce que lui a dit son contact; il aurait peut être dû creuser un peu plus pour s'apercevoir qu'il ne
s'agissait que de quelques villes (Paldiski et Sillamae entre autres...)

...enfin bref la liste est longue

Quant à ne pas trouver les femmes estoniennes attirantes, on sent beaucoup de frustration là-dedans; se serait-il pris un vent? :)

et bonnes fêtes !