La guerre du phosphore en Estonie (Fosforiidisõda)

Publié le par Stephandero

Le pouvoir n'est pas au bout du fusil, comme disait Mao Zedong, mais dans les manifestations pacifiques. La dissidence en Estonie a trouvé une forme quelque peu étrange en passant par le mouvement pour la protection de l'environnement. Ce mouvement finit par s'inscrire dans l'histoire.

[...] En mars 1986, un groupe anonyme de scientifiques estoniens publia une lettre ouverte pour protester contre le projet du Kremlin de construction de mines de phosphore à l'est de l'Estonie. En réalité, cette guerre de phosphore [fosforiidisõda - le nom de ces évènements en estonien] commença dès le milieu des années 1970, mais dans les bureaux, derrière les portes fermées. Ce n'est que dix ans plus tard, à partir de 1986-1987, que ces questions attirent une plus grande attention de la population et une mobilisation sans précédent dans la société estonienne. Cela a été aussi favorisé par la politique de protection de l'environnement du Kremlin et l'Estonie était parmi les bons élèves en la matière. Donc un vieil enjeu qui resurgit, mais cette fois-ci sous une forme totalement différente.

Les enjeux de cette « guerre » furent importants et multiples. Avant tout, on avança les arguments environnementaux. Dans une lettre ouverte à une organisation des droits de l'homme en Suède, les scientifiques estoniens estiment que ce projet de mines de phosphore à Toolse-Kabala rendrait une partie du pays invivable, cela polluerait la nappe phréatique influençant toute l'Estonie et le lac Peïpous, qui est le principal réservoir d'eau, et même la mer Baltique. De plus, selon certains, il s'agissait de l'excavation d'un produit sans valeur et du gaspillage de ressources naturelles qu'on continuait afin de remplir des normes irréalistes fixées par le Kremlin.

Mais derrière les inquiétudes écologiques, il y eut les considérations politiques. Les opposants craignaient une russification. Le pouvoir central avait prévu d'emmener en Estonie des dizaines de milliers d'immigrants russes pour réaliser le projet, même si l'Estonie souffrait déjà d'un équilibre ethnique fragile.[...]

En février 1987 l'article « Stardipauk valges saalis » dans le Noorte Hääl (La Voix des jeunes) informa les Estoniens que bientôt seraient ouverts deux mines de phosphore d'une capacité de 10 millions de tonnes par an au total et que le Kremlin allait construire une cité pour 10 000 travailleurs russes à côté de Rakvere, liée à ces mines. 

À partir du printemps 1987, il y a une prise de conscience collective dans différents groupes de la société et une mobilisation généralisée. Jusque là il aurait été inimaginable de se rassembler et protester ouvertement dans les médias, par des lettres publiques ou des lettres envoyées au gouvernement estonien. Là, c'était la réalité inquiétante pour les autorités qui commencèrent à réaliser qu'il sera difficile et grave en conséquences d'ignorer l'opinion publique.[...]

En mai 1987, le mouvement devint visible aussi dans les rues. À la parade du 1er mai à Tartu, les étudiants y viennent avec des affiches contre les mines de phosphores. Durant les journées de la musique populaire, on entendit pour la première fois la chanson d'Alo Mattissen « Ei ole üksi ükski maa » (Aucun pays n'est seul). À partir de ce moment là, les jeunes portèrent tout l'été des T-shirts jaunes avec le slogan „Phosphore ? Non, merci !". Marju Lauristin et d'autres figures centrales de la dissidence réfléchissent même à un référendum afin d'exprimer clairement et définitivement l'opinion du peuple. Finalement, l'idée ne fut pas réalisée en raison de l'opposition, voire l'hostilité de la forte minorité russe présente dans le pays.[...]

En 1986 et 1987, les Estoniens réussirent à envoyer des lettres en Finlande et en Suède, qui détaillent la situation critique des projets du Kremlin et leur impact non négligeable. En raison du lobbying actif des scientifiques, écrivains, journalistes et beaucoup d'autres, le problème du phosphore en Estonie s'étendit aussi aux pays riverains de la mer Baltique.

L'écrivain Ülo Tuulik, qui donnait régulièrement des conférences en Finlande, affirma dans ses mémoires que la guerre du phosphore était un sujet préoccupant pour les Finlandais. Cela trouva également une portée en Suède. En même temps, il faut souligner l'importance et le rôle des communautés estoniennes dans ces pays qui furent les porte-paroles de l'Estonie à l'étranger. Juhan Aare, le journaliste au cœur des révélations sur cette affaire, affirma qu'un réseau et un front commun se créa entre l'Estonie et les pays voisins, dont l'influence aurait inquiété même le Kremlin.

En décembre 1987, Moscou accepta finalement de repousser la construction des mines de phosphore en Estonie dans le prochain millénaire. Il aurait été trop dangereux d'ignorer ou de réprimer ces manifestations de l'opinion publique. Mais bien évidemment, l'enjeu principal pour les Estoniens n'était pas dans la façon de produire du phosphore ou dans les impacts sur l'environnement. Premier soulagement fut que des dizaines de milliers d'immigrés russes ne se sont pas installés en Estonie.

Aujourd'hui, avec un peu plus de recul, on réalise que ce fut la guerre du phosphore qui a poussé les gens à se mobiliser pour la première fois unissant le peuple estonien. Cela peut être qualifié comme une sorte d'embryon de la société civile car à ce moment-là les Estoniens ont commencé à participer plus activement à la vie publique : des nombreuses lettres publiques ou lettres envoyées au gouvernement, les étudiants manifestaient dans les rues, etc.[...]

Une mobilisation commune contre le projet de construction des mines de phosphore a ouvert les yeux de la population à d'autres problèmes existant dans le pays, comme les relations interethniques, les migrations ou encore une gestion indépendante de l'économie estonienne.[...]

À partir de ce moment-là, tout va se développer rapidement : dans la même année une commémoration du pacte germano-russe a été organisée à Tallinn dans le Hirvepark, les politiciens Siim Kallas, Edgar Savisaar, Mikk Titma et Tiit Made proposent un projet d'autogestion de l'économie estonienne, la création du Front populaire, la Révolution chantante... Comme si l'Estonie avait attendu un élément déclencheur.

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