Conte estonien: la meule de la pauvre orpheline

Publié le par Stephandero

Une pauvre petite fille avait perdu ses parents, elle était seule au monde comme un agnelet; élevée dans une famille fort méchante, son seul ami était Krants, le chien, auquel elle donnait de temps en temps quelques croûtes de pain. Du matin jusqu'au soir, la pauvre petite devait moudre le blé pour sa marâtre à l'aide d'une meule; un instant de repos suffisait pour qu'un bâton lui rappelât ses obligations. Le soir, elle avait les doigts engourdis comme des pièces de bois - mais qui s'en souciait? La moindre bouchée octroyée par charité aux orphelins leur coûte la plupart du temps bien du sang et bien des larmes... Seul le bon Dieu, là-haut, entend leurs gémissements, lui seul peut compter les larmes qui coulent sur leurs joues...


Un jour, alors que notre chétive enfant - chagrinée de ce que la fermière l'eût laissée ce matin-là à jeun - faisait une fois de plus tourner la lourde meule, un vagabond, borgne, boîteux, en haillons, se présenta devant la maison. Or ce n'était pas un vrai mendiant. C'était un célèbre sage venu de Finlande, qui avait pris cette apparence pour ne pas se faire reconnaître. Le boîteux s'assit sur le seuil de la maison, jeta un regard pénétrant sur le dur labeur de l'orpheline et prit dans sa besace un morceau de pain qu'il lui mit dans la bouche en disant:

 

"Le déjeuner n'est pas pour tout de suite, mange un peu de pain, reprends tes forces!".

 

L'orpheline se mit à mâcher la petite croûte de pain sec, qui lui parut plus douce qu'une brioche. Elle sentit ses bras prendre de plus en plus de vigueur. Le vagabond lui dit:

 

"Tu dois avoir les bras bien fatigués, ma pauvre enfant, à force de tourner cette lourde pierre!".

 

La petite jeta au vieillard un regard méfiant, comme pour s'assurer de l'objectif de sa question: était-il sérieux, se moquait-il d'elle? Mais quand elle vit que le visage du vieillard était sérieux et bienveillant, elle lui répondit:

 

"Qui donc s'intéresse aux bras de l'orpheline? J'ai les doigts en sang et le dos labouré de coups de bâton, quand je n'arrive pas à faire tout ce que veut la fermière!".

 

Le boîteux lui demanda son histoire, il voulait connaître sa vie en profondeur. Quand elle eut terminé, il prit dans son sac un vieux foulard et le lui donna en disant:

 

"Ce soir, quand tu iras te coucher, tu te banderas les yeux avec ceci. Puis, avec un soupir venant du fond du coeur, tu diras:

 

"Emmène-moi, ô mon doux petit rêve, là où je trouverai une meule qui tourne toute seule, qui n'aura plus besoin de mes maigres efforts...".

 

La jeune fille cacha le foulard dans son corsage et remercia le vieillard qui repartit par les chemins. Le soir, allant se coucher, elle fit ce qu'il lui avait appris: elle attacha le foulard autour de sa tête et prononça, dans un soupir baigné de larmes, la phrase qu'il lui avait apprise - même si elle ne caressait pas de grands espoirs. Elle s'endormit pourtant le coeur plus léger qu'à l'accoutumée. Et voilà qu'un rêve curieux se déroula devant ses yeux bandés: elle était en voyage sur une longue route, elle avait toutes sortes d'aventures. Enfin elle arriva sous terre, à une grande profondeur. S'agissait-il de l'enfer? Peut-être, car tout avait l'air hostile et déplaisant. Le portail était grand ouvert, mais dans la cour pas un animal ne bougeait. En avançant, elle entendit un grondement - semblable au bruit que fait une meule en train de tourner. Elle poursuivit son chemin, guidée par ce bruit, d'un pas alerte. Enfin, arrivée sous l'auvent d'une remise, elle trouva un grand coffre. C'est de là que provenait le grondement. Incapable même de le déplacer, comment allait-elle pouvoir le soulever...!? Alors elle aperçut, attaché à la mangeoire de l'étable, un cheval tout blanc qui lui donna une idée: le prendre, l'atteler au coffre avec une corde et emporter ainsi la meule miraculeuse. Aussitôt dit, aussitôt fait: à l'aide de cordes, elle attacha le coffre au cheval, puis s'assit sur le couvercle, s'empara d'un long fouet et au galop! en direction de la maison.

 

Le lendemain matin, en se réveillant, ce rêve si important lui revint en mémoire; elle avait l'impression d'avoir traversé de longues distances sur le couvercle du fameux coffre. Or en regardant alentour, qu'aperçut-elle à côté de son lit? Le coffre! Elle bondit de sa couche, prit un tas de graines qu'elle n'avait pas pu moudre la veille et les mit dans un trou qui se trouvait sur le couvercle du coffre. Et - oh miracle! - aussitôt les pierres se mirent à tourner! Au bout d'un petit moment, la farine était prête, et dans le sac.

 

La vie fut désormais facile pour l'orpheline. Les pierres miraculeuses, au fond de leur coffre, réduisaient en poussière tout ce qu'elle leur donnait: il ne lui restait plus qu'à donner au coffre sa part de graines et puis à en sortir la farine qui était retombée sur le fond. Mais il lui était formellement interdit d'ouvrir le couvercle. Le vagabond le lui avait bien dit: "si tu ouvres le couvercle, c'est la mort!".

 

Au bout de quelque temps, la fermière eut l'impression que l'orpheline avait trouvé de l'aide pour moudre le blé. Un méchant dessein commença à mûrir dans son esprit: chasser l'orpheline et la remplacer par le coffre, qui, lui, ne mangeait pas de soupe... Mais d'abord, elle voulait étudier de plus près ce coffre merveilleux afin de comprendre où se trouvait le mystérieux meunier. Cette envie la tenaillait, sans relâche, jour et nuit. Elle ne lui laisserait pas de repos tant qu'elle ne saurait pas le secret.

 

Un dimanche matin, elle ordonna à l'orpheline d'aller à l'église; elle resterait elle-même garder la maison. Jamais la pauvre enfant n'avait entendu si plaisantes paroles! Toute contente, elle passa un corsage propre, mit ses meilleurs atours et s'en alla en direction de l'église.

 

La fermière, sur le pas de la porte, la suivit des yeux le plus longtemps possible. Puis elle prit dans la remise un tas de graines et les jeta dans le couvercle du coffre afin que celui-ci se mit à moudre. Mais il ne donna pas signe de vie. C'est seulement quand elle eut jeté une poignée de graines dans le trou que les pierres se mirent au travail. Mais elle dût se donner beaucoup de mal pour parvenir à simplement bouger le lourd couvercle. Enfin, le coffre s'entrouvrit tant bien que mal, et la fermière se hasarda à y jeter un oeil. Mais ô malheur! une étincelle en jaillit, qui mit le feu à la fermière et la consuma comme si elle n'avait été que paille sèche. Il n'en resta pas plus qu'un amas de cendres.

 

Le jour où le veuf voulut reprendre femme, il se rappela que sa pupille, la petite orpheline, était devenue femme: il n'avait pas besoin d'aller chercher plus loin. Les noces furent discrètes, et lorsque les voisins, le soir, furent rentrés chez eux, le marié alla lui aussi se coucher avec sa femme. Le lendemain matin, en allant dans la remise, la jeune femme découvrit que le coffre avec la meule avait disparu pendant la nuit sans laisser de trace. On chercha bien partout, pour savoir si quelqu'un avait vu l'objet disparu. Mais personne n'avait rien entendu... Et depuis non plus, jusqu'au jour d'aujourd'hui... Le coffre miraculeux, apporté un jour sur terre par un rêve, n'avait-il pas pu s'en retourner, de manière toute aussi miraculeuse, là d'où il était venu?

 

Publié dans litterature

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soule 06/01/2016 11:17

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