Un conte estonien: A quelque chose, malheur est bon!

Publié le par Stephandero

Un jour, à la foire, deux vieux amis se rencontrèrent. Ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps et avaient donc beaucoup de choses à se raconter. Selon l'usage, la conversation débuta sur le temps :

« Voilà donc à nouveau le mauvais temps. Il ne cesse de pleuvoir », dit l'un, tandis que le second répliquait aussitôt :

« Je ne vois pas pourquoi je trouverais cela fâcheux. Tu devrais voir comment poussent mes choux avec cette pluie, Seigneur ! Ils ont des têtes aussi grosses que des têtes d'hommes, et avec leur chapeau par-dessus le marché »

« C'est bien. Tu es donc satisfait de ce mauvais temps », sourit le premier.

Mais le deuxième soupira :

« Ça pourrait être un bien, mais la chèvre, cette sale bête, a grignoté tous mes choux. »

« C'est vraiment regrettable », estima le premier, mais le second rectifia :

« Eh bien, ce n'était pas si fâcheux que ça. J'ai égorgé la chèvre, l'ai coupée en morceaux et ai fait fumer la viande. »

« C'est très bien. Tout va pour le mieux, alors ? »

« Comment veux-tu que ça aille, mon gars ? » se renfrogna le tueur de chèvre. «Imagines-toi que la corde à laquelle pendait cette sale bête dans la cheminée a brûlé, la viande est tombée dans le feu, les tisons se sont enflammés, tout s'est mis à flamber et, avant que j'aie pu réagir, la cheminée entière était en feu. »

« Oh ! là, là... C'est vraiment très ennuyeux », compatit le premier. Mais le second le rassura bien vite :

« Pourquoi serait-ce si ennuyeux ? Voilà bien longtemps que j'avais envie de me construire une meilleure cheminée. A présent, je l'ai. »

« Ah ! bon, cet incendie était donc profitable », se rasséréna le premier, tandis que le second hochait tristement la tête :

« Ça aurait pu être un bien mais, tandis que je posais la dernière poutre, ma femme m'a bousculé. La poutre lui est tombée sur la tête et ma femme a perdu la parole. »

« Mon Dieu ! C'est un très grand malheur lorsqu'une femme ne peut plus parler », compatit le premier.

Mais le second leva la main pour protester :

« Ce n'est pas un si grand malheur. J'ai appelé le médecin qui l'a très vite guérie. »

« Parfait. Je suis heureux que tout se soit bien terminé », se réconforta le premier.

C'était un brave homme et les ennuis de son camarade le touchaient.

« Tu parles, si ça finit bien ! » se lamenta le deuxième, « ce jeune médecin a plu à ma femme et elle s'est enfuie avec lui. »

« La malchance te poursuit, mon pauvre ami ! » regretta son camarade.

« Quelle malchance ? » sourit le second d'un air finaud. « J'ai tellement empoisonné la vie de ce médecin que j'en ai tiré un plein sac de ducats. »

« Dieu soit loué, mon ami, car enfin tout s'est arrangé : Ta femme infidèle est heureuse et toi, tu as suffisamment d'argent pour ne plus rien faire jusqu'à la fin de tes jours. »

« Tu crois que ça s'est arrangé ? Mais non, tout a mal tourné. J'ai fait l'acquisition d'un nouveau champ. J'y ai planté des choux. J'ai travaillé comme un fou et regarde-moi ce temps... », déclara le second.

« Tu as raison », avoua le premier. « Nous avons bien mauvais temps. »

« Bah ! Est-ce si catastrophique ? Tu devrais voir comment poussent mes choux par ces temps pluvieux ! Seigneur, ils sont pommés comme des têtes d'hommes, et avec leur chapeau par-dessus le marché... »

« C'est bien. Tu es donc satisfait de ce mauvais temps ? » sourit le premier.
Mais le second soupira :

« Ce serait parfait si ma chèvre, cette sale bête, ne les avait tous grignotés. »

« C'est vraiment regrettable », estima le premier.

Et ainsi, les deux camarades continuèrent à discuter sur le point de savoir si quelque chose de fâcheux succédait à quelque chose d'agréable. On ne sait quand prit fin leur conversation. Jusqu'à ce qu'un jour, peut-être, vous n'alliez à la foire et ne les y rencontriez... Renvoyez-les donc chez eux, car leur thé refroidit!

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