Temoignage d'Estonie n°5: les maux de la guerre

Publié le par Stephandero

Vous trouverez dans cet article les temoignagnes de Marek Tamm (historien estonien), Rein Ruutsoo (Professeur de sciences politiques à l’Université de Tallinn et co-auteur de la constitution estonienne) & Maria Hansar (commissaire d’expositions).

La toute première blessure, la plus douloureuse, datait de l’été 1940 quand, conformément aux protocoles secrets du pacte germano-soviétique, l’URSS avait introduit ses troupes dans les pays baltes et renversé leurs gouvernements. Tous les mécontents avaient dû prendre le train pour le Grand Nord.

Au petit matin du 14 juin 1941, 10 000 Estoniens ont été tirés de leurs lits et envoyés, dans des wagons à bestiaux, sur la grande route des chantiers du Goulag (pour les hommes) ou en exil sibérien (pour les femmes et les enfants).

La deuxième vague de déportation se préparait à Moscou, mais l’invasion allemande, en juillet 1941, vint empêcher sa réalisation. « L’arrivée des Allemands en Estonie a été perçue par la population comme une sorte de libération », affirme Marek Tamm. « Paradoxalement, avant 1940, l’Estonie, qui avait subi la domination allemande pendant plus de 700 ans, considérait l’Allemagne comme son plus grand ennemi. Mais l’invasion soviétique a changé la donne. Les Estoniens ont oublié les ennuis causés par les Allemands et ont réalisé que le mal venait de l’Est ».

L’occupation allemande a duré quatre ans et n’a pas laissé de souvenirs particulièrement douloureux dans la mémoire estonienne. Les Allemands ont massacré tous les Juifs du pays (1000 personnes environ) mais n’ont pas fait réellement souffrir les Estoniens. Probablement parce que, dans l’échelle des races, les Estoniens n’étaient pas très loin derrière les Allemands. Ou bien parce que les pays baltes avaient longtemps été la station balnéaire favorite des nobles allemands – la brise légère de la baie de Finlande avait dû replonger les troupes SS dans l’ambiance des vacances.

« Le bruit des bottes allemandes sur le pavé de Tallinn rassurait immédiatement ma mère », rapporte Rein Ruutsoo. « Les Allemands se sont comportés avec nous en gentlemen, fait écho Maria Hansar. Quant aux Soviétiques, ils ont agi comme des ploucs ». « Le soldat allemand a effectivement été plus civilisé que le soldat russe », ajoute Marek Tamm. « Ce qui ne justifie pas pour autant l’occupation nazie, s’empresse-t-il de préciser. Les Estoniens ont rapidement compris que les Allemands ne leur apportaient pas la liberté. Néanmoins, l’occupation allemande a été moins sévère et surtout moins longue que l’occupation soviétique, qui n’a pris fin qu’en 1991. C’est cette année-là que la Deuxième guerre mondiale s’est terminée pour l’Estonie. »


Quand, en 1944, l’Armée rouge s’approche des frontières des pays baltes, 40 000 Estoniens s’engagent sous les drapeaux allemands pour empêcher la nouvelle invasion soviétique. « Les Estoniens étaient pris entre deux maux, commente Marek Tamm. Certains d’entre eux ont décidé d’expulser un mal par l’autre. Pour cela, ils ont eu recours aux armes et aux uniformes allemands. »

En vain. Les Soviétiques avancent et gagnent. Le 22 septembre 1944, ils prennent Tallinn et remplacent le drapeau tricolore estonien, au sommet de la Grande Tour Hermann, par l’étendard rouge. Ainsi commence la période que la majorité de la population estonienne nomme « la deuxième occupation soviétique ».

Le 25 mars 1949, Moscou procède à une deuxième déportation de masse de la population estonienne. Cette fois, 20 000 personnes sont envoyées en Sibérie, dont un quart dans la région d’Omsk, à proximité du polygone nucléaire de Semipalatinsk, où sont organisées régulièrement des explosions de bombe atomique ; la population, qui montre pourtant des symptômes d’irradiation aiguë, ne reçoit aucun traitement. Les médecins expliquent aux gens qu’ils sont atteints de brucellose.

« Nous n’oublierons jamais cela, assure Rein Ruutsoo. De quelles relations entre les Russes et les Estoniens peut-on dès lors parler ? Ces Russes, je les vois entrer dans mon jardin et voler mes pommes. Quand je leur exprimais ma colère, ils répliquaient que je n’avais qu’à partir en Sibérie comme les autres, et qu’ils trouvaient d’ailleurs étrange que je sois toujours là. Quand j’ai entouré ma pallissade de barbelés, la police m’a fait payer une amende ! »

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