Temoignage d'Estonie n°4: le soldat de bronze

Publié le par Stephandero

Vous trouverez dans cet article les temoignagnes de Valeria Sedler (enseignante en lettres, d’origine russe, née en Estonie), Marek Tamm (historien estonien), Raivo Vetik (professeur de politique comparée et spécialiste des relations interethniques à l’Université de Tallinn) & Maria Hansar (commissaire d’expositions).

Le parti de la Réforme a initié, en avril 2007, le transfert du monument aux libérateurs de Tallinn, depuis la place centrale de la capitale vers un cimetière éloigné. L'événement avait suscité l’indignation des Russes d’Estonie et avait provoqué de violentes émeutes à Tallinn. Ses habitants s’en souviennent aujourd’hui avec douleur, tentant de masquer leur émotion.

« Je ne peux pas en parler, c’est trop difficile. » Valeria Sedler se tait pendant quelques secondes. « Récemment, j’ai vu une grand-mère estonienne avec son petit-fils, qui apportaient des fleurs au monument. Heureusement qu’on trouve encore des Estoniens qui ne justifient pas les fascistes. Vous n’allez quand même pas les justifier, vous ? », me demande-t-elle avec espoir.

Les Estoniens que je rencontre n’apportent pas de fleurs au Soldat de bronze, mais n’ont jamais revendiqué son transfert non plus. « On aurait pu le laisser où il était, commente Maria Hansar. Le monument a une forte valeur symbolique pour les russophones, et le gouvernement aurait dû prendre ce facteur en considération. Le plus révoltant, c’est que les autorités n’ont même pas jugé nécessaire d’expliquer leur décision. Beaucoup de Russes n’ont toujours pas compris que ce monument avait une signification différente pour les Estoniens. » « La meilleure solution aurait été de laisser le monument à sa place, mais de changer le contexte dans lequel il s’insérait, estime Marek Tamm. Nous aurions pu transformer la place en un mémorial à toutes les victimes de la deuxième guerre mondiale : aux Russes et aux Estoniens. »

« L’idée de déplacer le monument n’est pas née au sein du peuple estonien, mais dans la tête des politiciens, analyse pour sa part Raivo Vetik. Dans les années 1990, la majorité des Estoniens se montraient indifférents envers le Soldat de bronze. En avril 2007, la moitié d’entre eux se sont prononcés contre son déboulonnement. Mais, quand le transfert a eu lieu, 80% des Estoniens ont approuvé la décision du gouvernement. C'était après les émeutes provoquées par des nationalistes russes, qui avaient brûlé des kiosques et saccagé des magasins et des pharmacies. Le transfert du monument a accru la méfiance entre Russes et Estoniens, et entraîné la polarisation de la société. L’image de l’Estonie à l’international en a aussi beaucoup souffert. »

« La Russie a aussi sa part de responsabilité dans l’escalade du confl it entre russophones et Estoniens de souche, nuance Marek Tamm. Regardez les émissions que la télévision russe diffuse dans les pays baltes ! Les Russes y sont présentés comme des victimes, tandis que les Estoniens et les Lettons passent pour de véritables oppresseurs ! Cela n’aidera pas les Russes à s’intégrer. »

C’est comme si la Russie avait intérêt à préserver des enclaves de russophones non intégrés dans les ex-républiques soviétiques pour... « les reconquérir au plus vite ! », s’exclame Reet Varblane, professeur à l’Académie des Beaux-Arts d’Estonie. « À tout moment, la Russie peut envoyer des troupes en Estonie, comme elle l’a fait en Géorgie ! », affirme-t-elle, en toute certitude. « Le Kremlin n’aura qu’à dire : « les Russes sont opprimés ! Nous devons les protéger ». Les risques d’une nouvelle invasion russe en Estonie sont loin d’être dérisoires ! ».

« Je crois peu à cette possibilité, modère Marek Tamm. Ces hypothèses, d’ailleurs largement répandues parmi les Estoniens, sont basées sur l’expérience historique négative, mais aussi sur une peur existentielle des Estoniens devant la puissance russe. C’est la peur d’être englouti par le grand voisin, la peur de disparaître. C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle les Estoniens tiennent tellement à leur langue et à leur culture. C’est dans ces deux entités – et non dans l’État ou la Constitution comme c’est le cas des Français – qu’ils placent la source de leur identité. C’est aussi pour cela qu’ils exigent des russophones désirant obtenir la nationalité estonienne que ceux-ci prouvent leur aptitude à communiquer en langue estonienne. »

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francais en Estonie 20/07/2009 20:44

c'est plutot les conséquences qui sont désastreuses comme le souligne Vetik: conflit social et image à l'international. J'en avais tres rapidement entendu parler a la radio en France et les remarques faites par quelques auditeurs n'étaient pas vraiment des louanges...